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[Texte] Fred Griot, Je ne me tairai plus [Libr-@ction - 12]

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Les temps sont revenus pour tout écrivain ou citoyen qui se respecte, non pour jouer aux bêle-âmes, mais parce que l’heure est grave, de sortir de ses gonds comme de son confort. C’est ce qu’a choisi de faire Fred Griot – dont nous avons présenté récemment le dernier livre, Cabane d’hiver -, à la fois sur son blog et pour Libr-critique : comme toutes les autres contributions à Libr-@ction, "Je ne me tairai plus" vise à être lu, partagé, tonné, échangé, commenté. Un grand merci au satiriste Joël Heirman d’avoir accompagné de son talent ce texte que vous gagnerez à lire, relire et clamer. [Lire Libr-@ction 11 : texte de Thierry Rat]   Frères humains qui avec nous vivez, et après nous vivrez encore, Il est temps. Aujourd’hui une gangrène, majeure, historiquement récurrente, à nouveau essaime : celle de la montée des mouvements identitaires, excluants par nature… Il est temps alors de prendre voix, temps de dire avec force, publiquement et non plus seulement dans un entre-soi. Temps de ne plus se taire. Il est temps, temps de se mettre debout, de lever la tête, de se soulever, de s’indigner. Temps d’hurler même, si nécessaire. Il est temps de lutter, pied à pied, détail par détail. Temps de dire notre opposition radicale, inébranlable, définitive. Je n’aime guère cette expression préconisant qu’il est le moment de se compter, car il ne s’agit pas d’exclure à notre tour, mais il est toutefois temps d’avancer, de lutter, de s’opposer d’une voix commune contre cette nécrose, cette lèpre de la vie sociale libre, fraternelle. Il est temps de parler. Et parler commence par témoigner. Longtemps je me suis tu… observant, silencieux… et pourtant voilà près de trente-cinq ans que ces périodes historiques de montée ou d’avènement des mouvements autoritaires me hantent, et que cette tentative de compréhension, fleuretant parfois avec les limites du dicible, m’a amené à me documenter consciencieusement sur le sujet. Que cette conscience ait commencé par l’incapacité viscérale à supporter et à assister aux moqueries des cours d’école, aux jeux idiots de ceux qui tiraient plaisir de leur cruauté envers leurs camarades, cela est à peu près certain. Puis j’ai vu, gamin, en montagne, sur les hauts plateaux de maquis, les tombes de ceux crevés pour que mes concitoyens, mes proches, tout comme moi-même, plus tard, puissions être affranchis de la terreur, pour que je puisse exercer ma liberté permettant un épanouissement d’individu. J’ai vu, approché, adolescent, des groupuscules néo-nazis, à « l’esthétique » de cuir et de Totenköpfe, et j’ai vu leurs départs en ratonnades… J’ai vu, de nombreuses années, le travail social de fond mené dans la déshérence des « cités », qui n’avaient de cité que le nom, tant le lien global qui la constitue habituellement était dissous. Tout cela évidemment m’a non seulement marqué durablement, mais a également participé à me préoccuper, autant que faire se peut, de l’autre, du vivre ensemble. Mon souci constant, depuis toujours, probablement depuis ce sentiment de la prime enfance mais aussi par mon histoire familiale, de résistance, de combat contre les pensées, les élans, les actes de discrédit, de désignation à la vindicte, d’exclusion, de racisme, voire de fanatisme, de destruction, de délire fasciste, doit désormais s’exprimer là, aussi. Il est alors ce sentiment fort de prendre ici relais de ces morts, de ces ascendants, qui ont lutté, parfois péri, pour qu’adviennent et perdurent les conditions d’une fraternité dont, aujourd’hui, nous bénéficions tous. Tous, oui, malgré ce sentiment actuel d’abandon éprouvé par beaucoup. En ces périodes d’extrêmes rugosité sociale, économique, nous sommes nombreux à avoir ressenti ce que nous pourrions appeler une violence sociétale ou d’état, et, s’il est possible de comprendre le processus de la déshérence actuelle de la croyance aux principes d’humanité, il n’est pourtant aucune excuse pour basculer dans de désespérantes idéologies. Dans ces moments-là il faut être bien solide, ferme en pensée, en valeurs, je sais, pour ne pas sombrer dans les idées faciles et puantes des extrêmes, comme tant sont ces temps-ci tentés. Oui, parfois l’on se sent interdit. Oui, l’on se sent la gorge serrée, muette, ne sachant que dire, la langue nous en tombant d’ahurissement… Mais il faut désormais, à nouveau, et il y aura à le faire continuellement, dépasser cette sidération. Nous sommes souvent dans une apathie, une aphasie d’abord. Quelle est donc cette angoisse, cette peur, cette paralysie qui nous poussent au calfeutrage, au silence, que nous n’arriverions à dépasser ? Les idées nauséabondes ne se discutent pas, elles se combattent. L’histoire, récurrente souvenons-nous en, nous l’apprend. Car c’est, bien malheureusement, bien tristement, bien résolument, tout d’une guerre dont il s’agit là… Et rien de l’histoire encore une fois ne nous a démontré les facultés de persuasion de la discussion, les capacités de conviction de la rhétorique pour avancer sur ce terrain-là. On ne parlemente pas avec ces gens-là, on lutte. Ils nous y forcent. Nous avons voulu encore un peu temporiser peut-être, ne pas rentrer dans la bagarre de suite. Ils voulaient dédiaboliser, continuer à nous faire croire à l’agneau qui déguiserait le loup… C’en est fini, le loup à nouveau a surgi, crocs et babines devant, il n’a pu recéler, réfréner sa nature plus longtemps. Il ressort, séduit, enivré. Il est temps de dire comme Badinter en son époque, même si cela fut dans un contexte certes différent : « Taisez-vous ! Les morts vous écoutent. Je ne demande que le silence que les morts appellent ! Taisez-vous ! » Il est, nous le savons, en l’homo sapiens la pulsion d’agressivité, de rejet, tout à côté de la pulsion d’empathie, car la pulsion d’empathie est elle aussi propre à l’homme et n’est pas qu’une « éducation ». Il ne s’agit pas ici seulement de ce qui serait une lutte de la nature contre la culture. De la facilité, la pente de l’instinct, voire in fine de l’animalité parfois, contre la vision claire, réfléchie, compassionnelle, attentive, ouverte… Ceci dit nombre de citoyens tout de même, par souffrance, mais pas uniquement,...

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